
Toi qui m’as tout repris…
Toi qui m’as tout repris jusqu’au bonheur d’attendre,
Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un coeur tendre,
L’amour ! Et ma mémoire où se nourrit l’amour.
Je lui dois le passé ; c’est presque ton retour !
C’est là que tu m’entends, c’est là que je t’adore,
C’est là que sans fierté je me révèle encore.
Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais ;
Il a ta voix, ta voix ! Tu sais si je l’aimais !
C’est là que je te plains ; car plus d’une blessure,
Plus d’une gloire éteinte a troublé, j’en suis sûre,
Ton coeur si généreux pour d’autres que pour moi :
Je t’ai senti gémir ; je pleurais avec toi !
Qui donc saura te plaindre au fond de ta retraite,
Quand le cri de ma mort ira frapper ton sein ?
Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite,
Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim ;
Tu n’y sentiras plus une âme palpitante
Au bruit de tes malheurs, de tes moindres revers.
Ta vie, après ma mort, sera moins éclatante ;
Une part de toi-même aura fui l’univers.
Il est doux d’être aimé ! Cette croyance intime
Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement ;
L’infidèle est content des pleurs de sa victime ;
Et, fier, aux pieds d’une autre il en est plus charmant.
Mais je n’étouffe plus dans mon incertitude :
Nous mourrons désunis, n’est-ce pas ? Tu le veux !
Pour t’oublier, viens voir ! … qu’ai-je dit ? Vaine étude,
Où la nature apprend à surmonter ses cris,
Pour déguiser mon coeur, que m’avez-vous appris ?
La vérité s’élance à mes lèvres sincères ;
Sincère, elle t’appelle, et tu ne l’entends pas !
Ah ! Sans t’avoir troublé qu’elle meure tout bas !
Je ne sais point m’armer de froideurs mensongères :
Je sais fuir ; en fuyant on cache sa douleur,
Et la fatigue endort jusqu’au malheur.
Oui, plus que toi l’absence est douce aux cœurs fidèles :
Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes ;
Son voile a protégé l’ingrat qu’on veut chérir :
On ose aimer encore, on ne veut plus mourir.
Marceline Desbordes-Valmore
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Marceline Desbordes-Valmore, portrait (détail)
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[1786] – [1859]
Marceline Desbordes-Valmore «Il ne faut pas compter sur la pitié des hommes quand ils peuvent se donner l’importante joie de punir.»
Marceline Desbordes-Valmore, Correspondance, à Prosper Valmore, 17 novembre 1839.La vie de Marceline Desbordes-Valmore est marquée par le sceau du malheur. Née à Douai, fille d’un peintre en armoiries ruiné par la Révolution, Marceline Desbordes connaît une enfance difficile. Elle doit interrompre ses études à cause de la ruine de sa famille. Pour tenter de redresser la précaire situation financière de la famille, sa mère décide de rejoindre un riche parent aux Antilles, en Guadeloupe, mais meurt de fièvre jaune à l’arrivée à Basse-Terre. Éprouvant voyage dont Marceline Desbordes revient seule, à demi-morte.
De retour à Douay, à l’âge de seize ans, elle embrasse la carrière de comédienne et de cantatrice qu’elle n’abandonnera qu’en 1832, se spécialise dans les rôles d’ingénue, créant, sur la scène de l’Odéon, notamment, des rôles de Pigault-Lebrun.
Sa rencontre avec le compositeur belge Grétry lui permit de se produire à l’Opéra-Comique en 1805, puis au théâtre de l’Odéon en 1813.
En jouant à Bruxelles la Rosine du Barbier de Séville de Rossini, elle rencontre un acteur de second ordre, Prosper Lanchantin, dit Valmore, qu’elle épouse en 1817. Le couple entame une vie difficile et errante. Marceline perdit peu à peu tous ses proches, ses trois enfants, son frère, et s’éteignit seule et dans le désespoir à Paris en 1859.
Marceline Desbordes-Valmore donne de son premier recueil, Élégies et romances (1819), plusieurs éditions revues et augmentées. Elle abandonne le chant en 1823 et publie en 1825 un recueil poétique important, Élégies et poésies nouvelles. Marceline est l’un des plus grands poètes de sa génération. Sa renommée de poétesse grandit au fil de ses recueils ultérieurs: «Poésies inédites» (1830), «Les Pleurs» (1833), «Pauvres Fleurs» (1839), et «Bouquets et prières» (1843). Un ultime recueil de «Poésies» est publié à titre posthume en 1860. À côté de ces recueils, elle écrit aussi: Contes en prose pour les enfants (1840), Contes en vers pour les enfants (1840), Jeunes Têtes et Jeunes Cœurs (1855) et un livre de souvenirs autobiographiques, L’Atelier d’un peintre, scènes de la vie privée (1833).
Âme sensible, délicate, impressionnable, elle sait traduire ses sentiments avec une sincérité et une spontanéité rares et surtout dans une langue d’une musicalité qui séduit les plus grands écrivains de l’époque: Lamartine, Béranger, Vigny, Hugo, dont elle restera toujours l’amie, puis Baudelaire, contempteur des femmes de lettres, auprès de qui, elle est la seule à trouver grâce.
Avec les années marquées par les déceptions, les difficultés matérielles, les deuils cruels, son lyrisme gagne en beauté, en intensité et en passion douloureuse. Elle excelle dans l’élégie, où son lyrisme personnel trouve sa juste mesure. Ses idylles, romances, contes et récits en prose et en vers pour les enfants appartiennent aux genres néo-classiques toujours en vigueur, continuant à dépendre d’une rhétorique un peu trop convenue, mais qui n’empêchent pas l’éclosion d’un des plus romantiques et des plus émouvants tempéraments poétiques de cette époque.
Marceline Desbordes-Valmore est un auteur mélancolique dont les vers, d’une grande musicalité, méritent mieux que leur réputation de romantisme grandiloquent et suranné. Sa poésie, qui traduit le désir et les désarrois d’une femme à la recherche de son identité, est profondément originale et étonnamment moderne tant dans le style que dans le rythme; elle fut en effet la première à introduire en France, avant Verlaine, l’usage du vers impair, à user du vers de onze syllabes.