L’INCENDIE par Issam Eddine Tbeu

carcasse de voitureL’INCENDIE

Cette histoire vécue est touchante car elle aurait très bien pu se passer en France, la seule différence que j’y vois c’est qu’à la place de l’orange, nous le pain on l’accompagnait de bananes… Sinon tout ce que j’ai connu y est, le terrain vague, la carcasse de voiture et les bêtises enfantines que beaucoup d’entre nous avons également aimés faire… (moi aussi j’aimais bien les allumettes…)

Comme quoi l’enfance qu’elle se passe en France au Maroc ou ailleurs, a dans les mêmes époques des ressemblances bien similaires…

Je suis un pur élevage de la ville. Né à Casablanca, j’ai passé le clair de mon enfance et de mon adolescence dans un quartier que je ne reconnais que très difficilement aujourd’hui. C’est vrai qu’avant, c’est à dire il y a plus de trente ans, nous habitions près d’un grand terrain vague, que le printemps transformait en prairie verdoyante, parsemée de boutons d’or et d’herbes folles. Ma grand-mère nous y emmenait les mercredi après midi, ma sœur et moi, et nous y mangions des oranges avec du pain, entre deux séances de course poursuite, de petites découvertes anodines, mais qui nous semblaient de merveilleuses trouvailles. Une carcasse de voiture, une 4L peut être, qui faisait partie intégrante du décor, constituait pour moi l’ultime divertissement. Dans mon imagination de gamin, je montais chaque mercredi à bord du véhicule abandonné, et le tout, carcasse et petit chauffeur s’ébranlait à travers champs, pour un tour de manège enivrant… Puis nous retournions à la maison, ma grandmère nous abandonnait à notre triste destin, quand ma mère ou mon père venaient nous récupérer, et nous passions le reste de la semaine à attendre le mercredi suivant.

Petit à petit, le paysage champêtre se mit à changer. Quelques villas furent construites, mais il restait encore un grand espace que chaque année le cirque Ammar venait occuper. En plein Maârif, à moins de trois cent mètres de chez nous, des lions encagés poussaient leurs rugissements et des éléphants barrissaient… J’étais déjà au collège, et donc je pouvais profiter de mes retours vers la maison pour faire un petit crochet par les stands de tir, installés près du cirque. Pour vingt centimes, on avait droit à un tir. Mes économies y passaient. Puis chapiteau et stands cessèrent d’exister, et le terrain vague devint un vague et lointain souvenir …

En dehors des matchs de foot improvisés sur les trottoirs de la rue Socrate, je passais le clair de mon temps à la maison. Ma sœur et moi nous occupions comme nous pouvions, et les vacances ajoutaient à notre désœuvrement. Notre imagination comblait le vide sidéral de notre inactivité. Nous jouions à Robinson ou à Sinbad le marin ; nous investissions le dessus d’une armoire, sur laquelle j’avais installé un système de poulie, et qui nous permettait de hisser les vivres nécessaires à notre survie imaginaire, qui ne durait généralement que quelques heures, avant le retour de travail de notre mère (à l’époque mon père partait travailler dans les pays du Golfe ou en Lybie). A l’aide d’un parapluie ouvert, je me lançais dans les airs croyant jouer au parachutiste ; je poussais ma sœur à m’imiter, et m’esclaffais quand elle se cassait la figure deux mètres en contrebas…

Mais mon jeu préféré restait la fabrication d’arbalètes, ou d’arcs en tous genres, à partir de matériaux que m’offrait la maison. Une règle, des élastiques, un crayon et une aiguille suffisaient à mon bonheur. Un jour, je réussis à confectionner des projectiles à l’aide de têtes d’épingles chauffées à blanc et figées dans de petites boules en matière plastique. Un tube fit office de sarbacane, et avec cette arme extraordinaire j’arrivais à faire des choses inouïes. J’avais même réussi, par accident presque volontaire, à planter une de mes fléchettes dans la cuisse de ma sœur, qui était un peu mon souffre douleur. Petit à petit j’en vins à des jeux plus dangereux. Je me découvris une vocation de pyromane. De ‘alcool à brûler, un peu de parfum versé sur le sol, et hop ! pour quelques secondes c’était le feu de joie. Mais jamais à proximité de matières inflammables. Je contrôlais toujours mon geste. C’en devint presque maladif, et la manie de jeter une boule de papiers enflammée dans la cuvette des toilettes devint un réflexe pour moi. Comme il y avait une gaine d’aération extérieure, sur laquelle donnait la fenêtre des toilettes, je m’amusais souvent à faire disparaître les traces de mon péché par là, ne sachant jamais où ces détritus atterrissaient.

En fait, cette gaine finissait en sas au niveau du premier étage, juste sous les fenêtres de la famille Bourir. Les huit appartements de l’immeuble où nous habitions étaient occupés par les fonctionnaires de l’ONEP (Office national de l’eau potable). Ma mère était une employée administrative, et les autres locataires occupaient des fonctions similaires, à part deux voisins qui étaient manœuvres, et dont la vie familiale n’était pas une sinécure. Mais ceci est une autre histoire, que je raconterai un autre jour… Je reviens donc à ma boule de papier enflammée que je jetais un soir, vers les dix neuf heures, par routine. Ce que je n’avais pas prévu, c’est que cette anodine mèche se transforme en brasier, et que le feu prenne dans le tas de détritus entassés trois étages plus bas…

Une demi heure après ma visite aux toilettes, ça a commencé à sentir le roussi. Puis les cris, avec la colonne de fumée, envahirent la cage d’escalier, avant qu’une véritable panique ne vienne envahir l’immeuble de fonction, où les voisins, en bons collègues de travail, couvaient tous les uns envers les autres de sournoises rancunes. Les victimes principales, la famille Bourir, chez qui l’incendie s’était déclaré, en furent pour leur frayeur. En fait, il n’y eut en tout et pour tout qu’un épais nuage de fumée, le feu en question ayant été très vite éteint par les seaux d’eau versés dans le conduit d’aération, depuis les étages supérieurs. Une des filles Bourir (décédée depuis, la pauvre, mais d’un cancer et bien des années après l’incendie) céda à une crise d’hystérie et fut emmenée d’urgence à l’hôpital à bord d’une ambulance. La mère, les autres sœurs et le frère, un grand échalas à qui il manquait une incisive, firent un boucan d’enfer pendant une heure, jurant de débusquer et de punir « la » coupable. Ils étaient certains que l’œuvre était d’une sorcière qui voulait jeter un mauvais sort à toute leur maisonnée, et que l’incendie avait été provoqué par un braséro déposé sous leur fenêtre, on ne sait comment d’ailleurs. Le père de famille, plus rationnel, accusait la marmaille mal élevée de son voisinage. Il finit la soirée au commissariat du quartier où il déposa une plainte contre les voisins du deuxième et du quatrième étage. Quand les flics lui demandèrent pourquoi il épargnait les habitants du troisième étage (nous en l’occurrence), il avait répondu : « Les enfants de l’hajja (ma mère) sont bien élevés. Ils ne peuvent pas avoir fait ça ».

Mon innocence proclamée par la victime de ma peccadille n’était pas aussi évidente aux yeux de ma mère. Le lendemain, quand les frayeurs retombèrent, elle me fit jurer sur le saint coran. Je jurai bien sûr, sans regret, et oubliai presque aussitôt ma bêtise et le grossier mensonge fait à Dieu, ainsi qu’à ma mère… Je suis convaincu maintenant que ni l’une ni l’Autre n’étaient dupes de mon affaire. Je ne confessai mon acte que bien des années après…

Issam Eddine Tbeu

Extrait de http://www.mp2013.fr/histoiresvraies/

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