Lettres choisies – La Vie en toutes lettres

 

Chère Renée,

Je suis arrivé presque sans hâte au 55, la gorge un peu sèche. Avec un soin qui n’était pas dans mes habitudes, j’ai mis le courrier jusqu’au fond de chacune des boîtes. Puis j’ai gravi les deux premiers étages, et je me suis arrêté sur le palier. J’ai eu besoin de souffler. Peut-être ai-je eu plutôt envie, à cet instant, de prolonger inconsciemment mon rêve. Car là, à cette croisée de chemins, il allait y avoir une réalité incontournable. Ce que je découvrirais, soit me renverrait à mes rêves, et c’est presque ce que je me surprenais à souhaiter à cet instant, soit me propulserait sur une nouvelle route qui me faisait déjà peur.

Je suis enfin arrivé au troisième étage. J’ai fait un effort pour faire le point. Ce n’est pas facile, quand il y a deux personnages en un, et que l’un des deux est perturbé. J’ai tiré sur le pan de ma veste, ajusté ma cravate, et j’ai appuyé sur la sonnette qui a eu des ratés comme les battements de mon cœur.

J’ai expliqué, avec une voix d’écolier, pas très sûr de moi, que je devais vérifier l’identité des clients pour une lettre recommandée, surtout que j’étais assez nouveau et que… Sans attendre la fin des explications, vous êtes allée chercher votre carte d’identité que vous m’avez tendue.

Je venais de retrouver ma mère, je venais de vous retrouver. Mais je ne vous ai rien dit, et je viens de vous écrire cette lettre que je ne vous enverrai jamais.

René Pailhès à sa mère biologique, 1984

Extrait de fondationlaposte.org

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